Sophie Ristelhueber est une photographe plasticienne née à Paris en 1949, utilisant également la vidéo, le son et l’installation. Après des études à la Sorbonne, elle travaille d’abord en tant que journaliste avant de se tourner vers la photographie à travers laquelle elle interroge le territoire, son histoire et ses cicatrices. Elle est représentée par les galeries Jérôme Poggi et Catherine Putman.

Son travail a été présenté à de nombreuses reprises autour du monde : à Paris bien sûr, mais également à New York, Genève, Bogota ou Nagasato, etc. Ses œuvres ont intégré les collections de la MEP, du centre Pompidou, de plusieurs FRAC régionaux, mais aussi du Museum of Fine Arts de Boston, du Victoria & Albert Museum de Londres et de la National Gallery of Canada à Ottawa par exemple. Elle apparait à de multiples occasions dans des ouvrages sur l’art contemporain, la photographie plasticienne ou l’imagerie de conflits.

Sophie Ristelhueber a reçu le prix Deutsche Börse 2010 qui récompense chaque année la contribution la plus significative au médium photographique en Europe au cours de l’année écoulée. Elle a participé à la mission de la DATAR, aux côtés de Gabriele Basilico, Robert Doisneau ou Josef Koudelka, entre autres.

Entre photographie documentaire, archéologie et topographie

Dans la lignée de Roger Fenton en 1855 lors de la guerre de Crimée, de Yan Morvan avec ses Champs de bataille, ou de Paola de Pietri, Sophie Ristelhueber choisie d’évoquer les scènes de combats par la représentation des lieux où ils se sont produits1, jouant la carte du contretemps, de la distance et de la lenteur, favorisant ainsi la réflexion du spectateur et appuyant la place du conflit dans l’Histoire.

Sophie Ristelhueber a suivi cette trajectoire documentariste à la fois moderne et classique, s’inscrivant dans le mouvement de l’époque, caractérisé par l’intérêt pour la topographie. À l’instar du couple Becher, pilier de l’école de Düsseldorf, Sophie Ristelhueber s’attardait sur les indices matériels, mais montrait aussi certains aspects de l’ossature du paysage. On peut sans doute établir des liens entre la redéfinition du paysage proposée par les nouveaux topographes américains et celle de Sophie Ristelhueber à partir de ce que Paul Highnam appelle « le style réducteur des images [qui], tout en évoquant le minimalisme par certains côtés, [montre] des traces de vie qu’un examen attentif et prolongé des photographies révèle abondantes ». Mais la comparaison vaut surtout pour la thématique d’une autre trace : celle de la présence absente.

extrait de Sophie Ristelhueber. Opérations, Les presses du réel
Vue d'exposition de Sophie Ristelhueber
Vue d’exposition, Francfort © Sophie Ristelhueber, 2010

Les images de Sophie Ristelhueber sont à mettre en parallèle de celles des médias et des photoreportages représentant les mêmes conflits à la même période. Aux corps mutilés, aux cadavres et au spectaculaire sont privilégiés les décors vidés de toute présence humaine, une mise à nue des faits où l’horreur n’est que suggérée et laissée à l’imagination du regardeur. Les combats ne sont pas montrés. À la manière d’une archéologue, la photographe n’en révèle que les traces, les plaies, symbolisant par là même les traumatismes sur les victimes, les combattants et le paysage.

Il y a chez Sophie Ristelhueber une attention presque obsessionnelle pour la faille, la blessure, la ligne saillante qui court le long d’un mur ou sur la peau d’un champ. Voici plus de trente ans qu’elle traque ce qu’elle appelle des « cicatrices dans le paysage », scories qui viennent des guerres ou des accidents et révèlent l’empreinte de l’homme sur son environnement.

Blind magazine 🔗

Jouant avec les échelles (Sunset Years, 2019 ou Luxembourg, 2002) et la perte de repères (Fatigues, 2009), tendant parfois à l’abstraction (Fait, 1992) et utilisant l’allusion (Every One, 1994) voir la manipulation (Eleven Blowups, 2006), Sophie Ristelhueber questionne notre perception de l’image d’information, nos interprétations (symbolique et historiques) et nos usages de la photographie, problématique phare des années 90, qui résonne encore aujourd’hui avec les fake news, deepfake et cie2.

Vue d'exposition de Sophie Ristelhueber, série Sunset Years : galerie Jérome Poggi, murs blanc, 5 images
Vue de l’exposition « Sunset Years », Galerie Jérôme Poggi © Sophie Ristelhueber, 2019

Élevage de poussière au Koweït

Dans Fait (1996), Sophie Ristelhueber s’inspire de la photographie d’une œuvre de Marcel Duchamp prise par Man Ray en 1920 pour capturer les cicatrices laissées par la première guerre du Golfe dans le désert du Koweït.

La série contient 71 photographies mêlant vues aériennes et vues au sol, désorientant notre œil qui y voit d’abord un ensemble de paysages abstraits décontextualisés. Puis, en s’approchant et en analysant mieux les images, ce sont des tanks, des débris, des cratères ou des couvertures qui apparaissent, un lieu totalement défiguré et rempli par la guerre, lugubre mais malheureusement universel. Très loin de la guerre propre, futuriste et sans victimes que laissaient entrevoir les médias américains à l’époque.

Barrages routiers en Cisjordanie

Fin 2003, Sophie Ristelhueber se rend en Cisjordanie avec l’idée de représenter la séparation entre Israéliens et Palestiniens, en particulier du point de vue géographique, sans tomber dans les clichés en ne montrant que le mur qui sépare les deux camps.

Est alors né WB (pour West Bank, expression utilisée par les anglophones pour nommer la région), collections de routes empêchées par des blockades, ces obstacles de gravas, barrières d’éboulements et tranchées mises en place par les Israéliens afin d’empêcher les Palestiniens de circuler en voiture.

Ces interventions dans le paysage sont bien plus fortes et étouffantes que le mur de séparation. Je voyais une terre meurtrie comme un corps. En même temps, ces éboulements ont été fabriqués il y a déjà trois ou quatre ans, les herbes gagnent, une archéologie naît. […] J’ai réalisé des tirages grand format pour bien voir cette terre et ce qu’on lui fait subir, les strates et scarifications.

Le Monde, 9 avril 2005

54 images composent la série de l’artiste qui a fait de nouveau le choix de rendre compte de ce qu’elle voit, avec distance, un regard neutre et sans interprétation de sa part.


  1. Le monde, 26,27,28 décembre 2015. Consulté en juillet 2022, à l’adresse https://sophie-ristelhueber.format.com/lemonde2015 
  2. Voir à ce sujet le livre The Book of Veles de Jonas Bendiksen ou l’exposition Fake news : art, fiction, mensonge de la Fondation EDF

Ressources supplémentaires :

Posted by:Lauréline Reynaud

Photographe beauté diplômée de l'une des plus grande écoles de photographie Parisienne (Gobelins, l'école de l'image), je considère mon blog et mes réseaux comme un journal. J'y relate mes 5 années d'études et ma professionnalisation : retours d'expériences, conseils et astuces de prise de vue ou de retouche, curation de contenu et inspirations, discussions Business, etc.

5 pensées à propos de “ Sophie Ristelhueber ”

    1. Je peux comprendre ! J’ai toujours été bien plus sensible aux couleurs, et je trouve que celles de Sophie Ristelhueber sont particulièrement bien travaillées.

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