Jeudi dernier (le 31 octobre 2019 pour ceux qui ne suivent pas), j’ai présenté deux conférences sur la photographie de jeu de rôle grandeur nature (GN), dans le cadre des Utopiales 2019,  festival international de science-fiction se déroulant à Nantes. J’ai été invité par Eric et Graziella de Mondes Parallèles, et accueilli par Ludinantes au pôle ludique du festival. Je les en remercie !

Pour vous expliquer un peu la situation: comme vous le savez si vous me lisez régulièrement, dans la photographie je suis particulièrement intéressée par la narration et la fiction, et c’est dans ce cadre que s’est finalement inscrit le GN. Mon intervention était séparée en deux parties: « Qu’est-ce que la photo de jeu de rôle grandeur nature ? » et  » Comment faire de la photo de jeu de rôle grandeur nature ? » . La deuxième partie a été filmée, vous pouvez donc vous diriger directement vers la vidéo si vous le souhaitez ! Sinon, suivez-moi, je vous explique tout en détail !

Mais d’abord qu’est-ce que c’est le GN ?

Le GN, ou jeu de rôle grandeur nature, c’est comme un jeu de rôle sur table, mais grandeur nature… 😀 Le joueur interprète physiquement son personnage, avec son costume, ses expressions, ses interactions sociales, dans un décor réel, et sous l’arbitrage d’organisateurs plutôt que d’un maître du jeu. C’est assez proche de la murder party, mais dans un espace plus grand et de l’escape game mais avec de vrais personnages et un jeu d’acting. Il ne s’agit pas forcément d’enquêtes, mais il y a toujours plus ou moins cette idée de quête ou de but à atteindre.

Comment j’ai découvert le GN ?

J’ai grandi dans une famille ancrée dans la communauté du jeu de rôle bien avant ma naissance, que ce soit sur table ou en grandeur nature. Mes parents ont beaucoup joué, en tant que joueurs et en tant que personnages non-joueurs, mais ils ont aussi pas mal organisé. Étant photographe, passionnée par le cinéma, et avec l’envie de raconter des histoires, le reportage GNistique était un peu comme une évidence et est venu assez naturellement, et Graziella de Mondes Parallèles, avec qui mes parents jouaient, m’y a convié très tôt. Je la remercie pour sa confiance.

Voici un exemple de jeu de rôle grandeur nature inspiré des séries The Shield et Sons of Anarchy:

Qu’est-ce que la photo de GN ?

Je n’ai pas particulièrement demandé à assister aux GN, Graziella m’y a invité en tant que photographe, parce qu’il y a un réel besoin d’images de la part de tous les participants lors d’un jeu de rôle grandeur nature.

La photo de jeu de rôle grandeur nature comme trace

D’abord, les organisateurs de jeux de rôle grandeur nature ont un besoin d’image pour leurs propres archives. Les photos viennent en bonus de tous les documents constituant le jeu (fiches de personnages, scénarios, etc.) et permettent après coup de réaliser une analyse du jeu, de comprendre d’où auraient pu venir les couaks et ainsi, le faire évoluer.

Par exemple, sur ce jeu expérimental dans l’ambiance de Hunger Games (jeu télé avec des implications dans le monde « réel » et des bénéfices sur la vie des personnages), les joueurs ont eu une part importante au débriefing. Et même moi, en tant que photographe, j’ai pu ajouter une pierre à la construction et à la réflexion autour du jeu. Parce qu’on ne voit pas la même chose quand on est organisateur, joueur ou photographe… Ici, j’ai notamment conseillé l’utilisation de multiple caméra de type Gopro à la place d’avoir un photographe, afin de favoriser la mise en scène futuriste, et l’impression d’être toujours surveillé pour les joueurs.

 

Ensuite, bien sûr, et encore plus avec l’importance des réseaux sociaux, les joueurs ont envie de photos souvenirs, pour prolonger l’expérience, en parler autour d’eux, survivre à la dépression post-GN. Il est important de rendre les images rapidement, c’est vraiment un point fondamental en photo de GN et il est nécessaire de se dégager du temps en conséquence. Un Jeu peut durer jusqu’à plusieurs jours, et il faut en documenter le maximum, ce qui fait un très grand nombre d’images. Personnellement, j’en rends en moyenne 150 par reportage, en comptant aussi les photos hors jeu (préparatifs, ateliers pré-GN, etc…).

Enfin, lorsque le jeu est reconduit pour une nouvelle session, les images sont super utiles pour la promotion: diffusion sur les réseaux concernés par le GN, publication d’un compte rendu sur des blogs officiels, réalisation de teaser, outil d’exemples pour l’ambiance ou les costumes, etc. Ça favorise l’excitation et fait patienter les joueurs. C’est donc tout bénef’ !

La place particulière du photographe de GN

Lié à ses besoins spécifiques, il y a un cadre assez particulier pour le photographe.

Le jeu de rôle grandeur nature n’est pas un spectacle, il n’est pas destiné à être joué en public (la plupart du temps), mais entre initiés, entre joueurs, dans une forme d’intimité. Aussi la place du photographe peut devenir problématique vis-à-vis des joueurs. Le photographe doit savoir rester à sa place et laisser vivre les personnages sans faire sortir les joueurs de leur environnement. Les jeux peuvent parfois être assez durs psychologiquement, et il est difficile de rester dans son personnage quand un photographe intervient pendant l’action avec ses gros sabots et son appareil anachronique.

Pour le photographe en revanche, il s’agit plus de photos de plateau que de reportage de terrain: la relation photographe/organisateur doit être étroite, surtout si le jeu se déroule sur un grand territoire. Je pense à un jeu comme Les Légendes d’Hyborée (Conan), qui se déroule sur plusieurs hectares, et où un photographe seul aurait beaucoup de mal à tout documenter… L’organisateur sait à quel moment il lance une intrigue particulière, quand un évènement va se produire et dans quel secteur donc la communication est primordiale. Il est un peu comme un réalisateur dirigeant son cadreur. Et il faut savoir l’écouter, sous peine de manquer une photo cruciale…

Les photos de grandeur nature ont aussi cette particularité de raconter en détail une partie… Souvent, avec trop de détails, et le reportage se retrouve blindé de spoilers. C’est parfois un peu frustrant d’avoir une super image qu’on ne peut pas montrer, afin de ne pas gâcher le jeu aux futurs participants… Je sais que c’est encore assez matière à débat, à la fois chez les photographes et chez les orgas, selon s’ils devraient ou pas être capable de renouveler le jeu suffisamment entre deux sessions pour que le spoil ne soit pas grave, ou si la documentation prime sur le secret de jeu, etc.. C’est différentes manières de voir le jeu en somme !

Pour finir, la diffusion des images de Gn peut poser problème selon le contexte de monstration, notamment lié à la place des réseaux sociaux dans nos vies. Le rapport des non-initiés aux images est parfois problématique, car ils ne comprennent pas nécessairement le contexte où a été prise l’image, surtout si le jeu est contemporain… Je pense à un blessé, à quelqu’un jouant un nazi, ou un membre de gang. Une certaine autocensure est parfois nécessaire, sous peine de mauvaise ou surinterprétation des images ce qui peut causer des tords aux joueurs représentés, mais aussi aux orga et aux photographes.

Comment faire de la photo de jeu de rôle grandeur nature ?

Cette conférence a été filmée, vous pouvez choisir de la regarder ou alors de lire la retranscription juste en dessous !

La place du photographe en GN

S’il y avait un mot pour décrire la place qu’occupe le photographe lors d’un reportage de ce type ce serait le terme « discrétion ». Le GN est avant tout un jeu, et le photographe doit se fondre dans la masse, se rendre invisible autant que possible. Donc on laisse tomber la citation de Robert Capa et on ne dénature pas le jeu en imposant notre présence lors d’une discussion intime entre deux personnages.

Pour favoriser l’immersion, plusieurs choses sont envisageables. D’abord, un brassard « hors jeu » ou « photographe » permet d’indiquer aux joueurs que nous ne sommes pas intégré au scénario, et ça leur évite de se (ou nous) poser des questions… Ensuite, la meilleure chose à faire c’est de porter un costume ou de correspondre au dress code du jeu. C’est même indispensable à mes yeux, et ce dans le but de ne pas gâcher l’univers visuel et l’ambiance du jeu, que les orgas ont mis du temps à préparer et dont les joueurs ont besoin. Faire attention tout de même que ce costume soit confortable (pas de corset, on évite les talons, etc…) afin de pouvoir réaliser sereinement notre reportage. On peut aussi tenter de camoufler les anachronismes en customisant le boitier ou en en choisissant un d’époque… Electro GN évoque la photographe Britta Bergerson par le biais de l’interview réalisée par Eirik Fatland (chapitre 11, page 144), qui est systématiquement en jeu, avec un appareil d’époque et un personnage dédié. C’est une complication à la fois pour le jeu et pour les photos à prendre en compte, et que je trouve particulièrement lourde à réaliser…

La discrétion est encore plus nécessaire avec des joueurs débutants, qui sortiront plus facilement de leur personnage. D’ailleurs, il faut être capable de choisir de ne pas déclencher pendant certaines scènes. Je pense notamment aux jeux plus psychologiques, ou à une scène de deuil par exemple, où le silence lourd est important pour les joueurs, et où le déclencheur d’un boitier n’a rien à faire. C’est une question de feeling: savoir ou non quand le clic du boitier va déranger les joueurs ou non…

Enfin, malgré toute notre bonne volonté pour rester discret, des joueurs peuvent tout de même venir nous taper la discut’ EN JEU … Parce que leur personnage est dans un moment de « mou » vis-à-vis du scénario, parce qu’ils ont envie de vous taquiner, ce genre de chose. Il faut donc être capable d’improviser, et donc connaître l’univers du jeu, les grands évènements de l’époque dans laquelle il se situe, et les grandes lignes du scénario et de l’intrigue, et ce afin de ne pas se retrouver au dépourvu. C’est souvent l’affaire d’une ou deux phrases, et c’est assez fun!

Technique de prise de vue

Niveau technique, et compétences, il y a plusieurs points clés afin de favoriser notre discrétion:

  • Le choix de notre matériel: favoriser un boitier silencieux (mirrorless ou au moins un mode de réduction du bruit du miroir, désactiver tous les « bip » numériques) et léger. Le GN est très physique, vous me remercierez plus tard !
  • La connaissance de notre matériel: il faudrait être capable de shooter dans le noir total (ce qui arrive) sans allumer son téléphone pour éclairer les boutons
  • Le stockage du matériel: discuter en amont de l’endroit qui gênerait le moins le jeu et les orgas afin d’entreposer nos objectifs supplémentaires, ce genre de choses… Éventuellement, customiser le sac photo pour l’avoir toujours avec nous…

En plus d’être discret, le photographe se doit d’être omniscient, ce qui implique une bonne préparation avant le jeu, qu’elle soit d’ordre pratique (quelles scènes à quel moment de la journée) ou physique (endurance). Le reportage de GN c’est aussi de la danse et du cache-cache, on court dans tous les sens pour pouvoir capturer les scènes importantes et trouver des points de vue intéressants… On n’hésite pas non plus pendant le jeu à s’accorder quelques minutes de pauses régulièrement afin de boire, grignoter quelques fruits secs, ou juste se reposer un peu, afin de repartir de plus belle ! Certains jeux peuvent durer 24h voir plusieurs jours ! Écoutez votre corps, afin de ne pas louper des images à cause de votre épuisement.

Toutefois, il faut aussi accepter que tout ne soit pas documenté, surtout si on est seul sur le reportage. Certains lieux de jeu sont immenses, et avec plus d’une centaine de joueurs, il est insensé de croire pouvoir tout photographier. C’est frustrant, à la fois pour nous photographe, mais aussi parfois pour les joueurs… Mais voilà… C’est impossible d’être à trois endroits à la fois…

Côté technique pure, au sein de la série il est important de retranscrire l’univers et l’ambiance du jeu, de raconter ce que les joueurs ont pu ressentir. Ça passe par exemple par la lumière: avoir un boitier suffisamment sensible et des objectifs lumineux pour travailler dans des conditions de faible éclairage, ou un grand-angle pour pouvoir photographier dans les endroits un peu exigus… La narration passe aussi par l’editing, et la sélection (et l’ordre) des images au sein de la série: pensez à faire des photos bonus (décors, costumes, portraits, ateliers de préparation) afin d’avoir suffisamment de matières pour ancrer l’histoire.

Le droit en GN

Hormis la technique et les compétences à avoir lors d’un jeu de rôle grandeur nature, il y a un cadre juridique à respecter, et à prévoir en amont avec les organisateurs.

  • Le respect du droit à l’image: le GN se déroule dans le cadre de la vie privée des joueurs, c’est leur intimité et leur crédibilité (professionnelle par exemple) peut être remise en cause. Je pense par exemple aux personnages assez marqués comme un nazi, un membre de gang ou ce genre de choses… L’accord écrit (signature lors de l’inscription au jeu, mail avant la diffusion, etc…) des participants est à réclamer aux orgas.
  • La propriété des images: quoiqu’il arrive les images appartiennent à la personne qui a déclenché. Le nom du photographe doit être cité à chaque diffusion des images, et ces dernières ne doivent pas être modifiées sans son accord (recadrage, chromie, suppression ou ajout d’éléments, etc…). C’est la loi. De plus, les images ne doivent pas être utilisées à tort et à travers: le photographe doit définir une utilisation précise et limitée de ses images, de préférence par écrit, et ce afin d’éviter tout problème par la suite. D’autant plus que dans le monde associatif, l’argent manque souvent.

Le rapport à l’argent dans le monde associatif

Tout travail mérite salaire, et dans le cadre d’un jeu de rôle grandeur nature, il y a pas mal de temps « invisible » à comptabiliser en plus du jeu: les transport jusqu’au jeu, les frais de costumes pour ne pas dénaturer le jeu, le tri, les retouches, les exports et l’envoi, la validation auprès des joueurs, etc… Et si le photographe ne peut pas bénéficier des images dans le cadre d’un apprentissage (avec les risques que ça implique pour les orgas) ou d’un projet, il est naturel de le défrayer… Comme on loue le lieu, comme on rémunère le cuistot, etc…

Il y a pas mal de formules permettant d’au moins rembourser le photographe, toute valables tant que les joueurs en sont informés avant le jeu: un surplus de quelques euros par joueurs à l’inscription, une cagnotte, des coffrets-tirages à acheter, etc… Tout est possible donc !

Conclusion

Participer aux Utopiales en tant qu’intervenante a été un moment très enrichissant sur plein de points ! Je suis hyper reconnaissante envers l’équipe de Mondes Parallèles et du pôle ludique pour m’avoir permis de tenter l’expérience.

Finalement, 15 minutes de présentation c’est à la fois très court et très long ! Intervenir devant un public qui ne connait pas forcément la photo m’a forcé à ajuster mes explications, à simplifier ma démarche pour des néophytes, mais aussi me poser la question de ce qui peut être intéressant dans ma pratique pour des non-photographes et pour des habitués de l’image en même temps.

J’ai aussi appris que malgré mon aisance « naturelle » à prendre la parole en public, il est nécessaire d’être préparée, de s’entraîner, et de bien communiquer en amont avec les personnes-ressources. Clairement, malgré que je m’y sois prise presque deux mois en avance j’ai presque manqué de temps: entre la présentation en elle même (texte et diaporama), l’entrainement à l’oral, la communication et la réalisation du book, c’était assez juste… Cependant, je pense que je m’en suis assez bien sortie ! Et c’était un chouette moment !

N’hésitez pas à me faire part de vos retours en tant que joueurs ou en tant que photographes dans les commentaires un peu plus bas ⇩ ⇩ ou à me partager vos propres anecdotes de jeu !

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