Continuons notre petite visite des différents projets des diplomé·es 2020 de Gobelins, l’école de l’image, avec cette fois encore, un sujet intime et familial. Ce projet, de la photographe Sandrine Prély, interroge l’inconscient familial. En examinant sa prétendue ressemblance avec Danielle, sa grande mère, et en cherchant à la connaitre à travers les différentes traces qu’elle a laissées derrière elle à sa mort en 1976, l’artiste questionne également le poids de l’héritage d’une lignée sur la construction de sa propre identité.

Ce projet a été sélectionné pour participer au OFF des Promenades Photographiques de Vendôme à l’été 2021. À cette occasion, j’ai interviewé Sandrine à propos de son projet, Je pensais que j’y perdrais Danielle. Découvrez les dessous de ces images si particulières !

Sandrine Prély

Bonjour Sandrine ! Qui es-tu ?

Je suis Sandrine Prély et j’ai 22 ans. Je viens d’être diplômée d’un Bachelor Photographie à Gobelins. En ce moment, je continue d’approfondir et d’enrichir ma pratique, car les confinements successifs m’ont donné du temps.

Comment décrirais-tu ton travail photo ?

J’avoue que je ne sais pas encore me définir pour l’instant, je trouve que c’est un peu tôt, je n’ai pas encore trouvé, mais cette recherche motive grandement ma pratique ! Cependant, j’aime énormément le portrait, le rapport à l’authenticité et l’intimité grâce à la photographie, j’ai parfois l’impression qu’on peut y appréhender l’âme de quelqu’un. Mes principales inspirations sont mes introspections, où je tente de mettre des images les plus représentatives et les plus complètes sur mes ressentis.

Tu crois qu’on peut représenter par la photographie quelque chose d’aussi intangible par essence que les sensations ?

Oui je crois, et je pense même que l’on est beaucoup à faire de la photographie notre catharsis. Si un capteur est sensible à quelque chose d’aussi immatériel que la lumière, qui sait quelles sont les autres vibrations qu’il peut attraper.

Tu parles d’introspection comme inspiration et ça se ressent fortement dans tes images. Comment tu la conçois ou la visualises au sein de ton processus de création ? À quel moment intervient-elle dans ta vie ou la création d’un projet par exemple ?

L’introspection intervient avant même la naissance de chaque projet, de chaque idée, de chaque image. C’est pendant ces moments de réflexion que je peux revenir sur mes sensations et mes croyances, pour inventer ma réalité. Je dirais que c’est la phase préparatoire, j’ai toutes ces pensées, ces ressentis, ces connexions. Pendant la prise de vue, je les oublie pour me concentrer sur l’instant dans sa globalité, pour cueillir un nouvel inventaire de sensations. En fait, je crois que c’est ce qui me fascine le plus dans le médium photographique. Les images me servent d’ancrage profond au milieu de milliers d’impressions vaporeuses. Elles deviennent intelligibles, elles prennent forme sur le papier.

Je pensais que j’y perdrais Danielle

Peux-tu nous raconter comment l’idée de ton mémoire t’est venue ?

À la mort de mon grand-père, j’ai reçu en héritage le sac de celle qui fut sa première femme, Danielle. Il était intact du jour où elle s’est donné la mort le 26 juillet 1976 dans une chambre d’hôtel près de Chambéry. Je n’ai donc jamais connu ma grand-mère. À l’ouverture de ce sac, j’avais l’impression de la rencontrer pour la première fois. Alors je me suis demandé jusqu’à quel point je pouvais la rencontrer. J’ai décidé de me servir de la photographie comme un dialogue entre elle et moi, entre le passé et le présent, entre le monde des vivants et celui de ceux qui n’ont plus de corps.

Pourquoi as-tu choisi ce sujet si particulier comme projet de fin de cursus à Gobelins ?

Ce projet était très personnel et me permettait d’appréhender une partie de moi et mon histoire. Cela m’a permis de me sentir très libre dans les images. Pour le projet final d’un cursus, cela m’a permis de m’affirmer, je pense.

Il y a une certaine forme d’ésotérisme intime proche d’une cérémonie de mémoire, une ode aux fantômes dans ce projet, mais dans ta façon d’appréhender l’image aussi de manière générale. C’est quelque chose qui te parle ou je suis complètement à côté de la plaque ?

Je suis totalement fascinée par l’idée que l’on vit dans une réalité poreuse, que plusieurs coexistent, et que l’on vit en équilibre entre elles, insensible ou non si on le souhaite à d’autres dimensions. Effectivement, cette idée se ressent dans ce mémoire dans la notion de dialogue entre les morts et les vivants, et le médium photographique devient le langage d’entre les réalités.

Peux-tu nous expliquer en quoi consistait ce projet concrètement ?

Ce projet s’est découpé en trois parties. La première fut de retourner sur les traces de Danielle, dans la ville où elle vécut toute sa vie. C’était la rencontre physique, matérielle. J’ai tenté de collecter tous les objets qui la représentaient, le rouge à lèvres qui porte encore la trace de ses lèvres, la chambre de son enfance…

Ensuite, c’était le temps de mesurer le poids de l’inconscient familial en reproduisant les scènes de sa vie grâce à la mise en scène. Il fallait que je nous compare, que je voie la différence entre son image et la mienne, que j’en accepte les ressemblances.

Pour finir, j’ai voulu créer une rencontre intangible, certes un peu étrange. Pour cela, je m’inspirais du fait que lors d’une communication avec les défunts l’intermédiaire peut être une photographie, comme si celle-ci pouvait permettre l’incarnation « d’esprits ». J’ai donc utilisé mon corps pour illustrer son fantôme, réunir en une image sa présence de l’au-delà, et de mon existence. J’ai voulu explorer la notion d’inconscient familial et nécessairement ce projet me sert de catharsis. Il m’a cependant permis de toucher du doigt la relation entre la photographie et les mondes de l’invisible, réels ou symboliques.

Qu’est-ce que tu appelles l’inconscient familial ?

L’inconscient familial c’est l’ensemble des croyances que l’on porte du passé de sa lignée. Je me suis beaucoup aidée du livre La famille, un trésor, un piège de Marianne Costa et Alejandro Jodorowsky, qui m’a permis de distinguer les différentes thématiques propres à ma famille, et les effets sur ma vie présente.

Ma grand-mère, et sa mère avant elle sont mortes à l’âge de 33 ans. Une malédiction dont je suis la seule héritière. Plus jeune, j’étais très angoissée, et parfois j’avais l’impression d’être appelée par ce même destin, alors que dans ma famille régnait le non-dit. La tristesse me faisait peur, car elle signifiait la mort. Grâce à ce mémoire, je peux travailler sur les choses qui m’appartiennent en tant qu’individu et ce qui appartient aux croyances familiales. J’ai pu prendre du recul sur les évènements du passé et comment ils avaient affecté mes proches.

Je crois me souvenir que tu ressembles beaucoup physiquement à ta grand-mère, ou du moins qu’on te le fait souvent remarquer dans ta famille ? C’est aussi ce processus de comparaison qui a guidé ce projet. Qu’en retiens-tu ?

Le travail de comparaison avec l’image de ma grand-mère, grâce à ce projet, m’a permis de me rendre compte qu’on ne se ressemble finalement pas tant que ça. À travers cette série, je m’approprie enfin mon image, en dehors de ma lignée.

L’exposition de Sandrine Prély pour le Bachelor Photo 2020

Qu’as-tu présenté aux anciennes douanes de Paris en septembre 2020 pour l’examen final ?

Aux douanes, j’ai présenté une quinzaine de photographies sur un grand mur noir qui étaient toutes encadrées dans de vieux cadres récupérés à Emmaüs. J’ai voulu suggérer l’idée de vieilles photographies de familles, comme si ces images faisaient partie de mes albums familiaux. Je voulais que la mise en scène des images transparaisse, et que l’on ressente cette discussion intime entre les photographies. Une disposition en pêle-mêle permettait une lecture plus organique, et favorisait le côté dialogue de mon mémoire.

Comment envisages-tu l’avenir pour ce projet ?

Je souhaite continuer ce projet, car je pense qu’il est très dense et que certaines thématiques peuvent être développées et approfondies, en dehors de mon histoire personnelle. Il m’a fait redécouvrir des pratiques et réflexions photographiques, comme le travail de Francesca Woodman et sa relation à ses angoisses et le vertige de vivre.

Depuis la soutenance du mémoire, j’ai également eu la chance de voir ce projet sélectionné pour être exposé aux OFF des promenades photographiques de Vendôme à l’été 2021. Je suis très honorée que mon projet puisse intéresser et être vu lors d’un tel évènement !

C’est quoi la suite pour toi ?

Le prochain projet sera (je croise les doigts) un premier court-métrage en coréalisation, qu’on est en train d’écrire et de tester. J’espère que tout ça va fonctionner !

Un dernier mot ?

N’hésitez pas à passer par Vendôme cet été, et merci beaucoup Lauréline pour cette interview !

Conclusion

Avec son projet Sandrine Prély donne l’impression de se dévoiler. À la lecture des images, on ressent une approche presque d’historienne et pourtant il y a toujours quelque chose… Quelque chose de plus, de latent, qui grouille, qui se cache entre les cadres. Un voile de mystère enveloppe les portraits, et les scènes que la photographe nous présente. Rien d’oppressant face à ses images, on se retrouve plutôt surpris, interrogatifs et à vouloir en connaitre d’avantage, tant sur l’auteure que la – ou devrais-je dire les – personnes représentées, qui restent malgré tout flottantes et inatteignables.

Lors de notre exposition de mémoire aux anciennes douanes de Paris, Sandrine Prély à exposer son projet Je pensais que j’y perdrais Danielle juste en face de mon propre espace. Et l’avoir à mes côtés, malgré des projets très différents plastiquement a été un réel motivateur pour moi. Je ne pouvais être plus heureuse de partager cette salle avec une photographe si talentueuse, et un projet si spirituel, alors merci à toi Sandrine de m’avoir rejoins dans la dernière salle du tout dernier étage du grand donjon des Douanes!

Vous pouvez bien sûr retrouver le travail de Sandrine Prély sur son site internet ou la suivre directement sur son compte Instagram. La série sera présentée dans le cadre du OFF des Promenades Photographiques de Vendôme à l’été 2021, nous espérons vous y voir nombreux·ses !


Gobelins aura diplômé 35 photographes passionné·es en 2020. Chacun d’entre nous a eu la chance d’exposer aux anciennes douanes de Paris en septembre dernier. Cependant, au vu du contexte sanitaire, seulement une très petite sélection de personnes aura eu l’occasion de venir nous rendre visite. Aussi je souhaitais vous partager ces réalisations, projet par projet, article par article. Celui-ci est le quatrième d’un premier cycle ayant pour thème La Famille. Le précédent présentait le travail de Charlotte Moricand : Rêve, Liberté, Amour et Vie.

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Posted by:Lauréline Reynaud

Photographe beauté diplômée de l'une des plus grande écoles de photographie Parisienne (Gobelins, l'école de l'image), je considère mon blog et mes réseaux comme un journal. J'y relate mes 5 années d'études et ma professionnalisation : retours d'expériences, conseils et astuces de prise de vue ou de retouche, curation de contenu et inspirations, discussions Business, etc.

8 pensées à propos de “ Le poids de l’inconscient familial avec la photographe Sandrine Prély ”

  1. Bravo Sandrine Prély,
    Tu portes un regard sublime sur ce qui nous entoure et nous raconte.
    Très bel article sur ton travail !
    Laure. B

    1. Merci beaucoup Laure ! Tes mots me font extrêmement plaisir, je suis honorée que ce travail t’ai plu !

  2. Très beau billet avec une perspective très intéressante. Le regard de l’artiste qui se construit et son rapport à la filiation. Merci pour cette lecture

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