Tout comme Lou-Anne et moi, Lucie Hodiesne Darras a exposé son projet de mémoire de Bachelor aux anciennes douanes de Paris en septembre 2020. Ce projet, c’est Lilou, une maquette de livre retraçant les journées de son grand frère autiste par des instantanés de vie en noir et blanc. Lilou, c’est également plusieurs expositions depuis le début du projet en 2017. À l’occasion de celle qui a lieu à Caen en ce moment même (du 02/04/2021 au 28/04/2021), j’ai posé quelques questions à la photographe.

Lucie Hodiesne Darras

Bonjour Lucie, qui es-tu ?

Bonjour, je m’appelle Lucie Hodiesne Darras et je suis une auteure-photographe française, âgée de 25 ans. J’ai réalisé un Bachelor Photographe et Vidéaste à Gobelins, l’école de l’image, après avoir passé une licence d’Anglais et d’Espagnol en littérature et civilisation. J’ai suivi cette formation à l’université de Caen afin d’avoir le bagage des langues et de pouvoir me déplacer dans le monde entier.

Portrait de Lucie Hodiesne Darras

Je suis passionnée par le 8ème art depuis ma plus tendre enfance, puisque mon père avait pour habitude de collectionner différents types d’appareils photo argentiques et que par le passé, il avait voulu en faire son métier. Puis, il y a mon grand-père maternel avec qui je passais de longues après-midis à me balader dans le Paris de Doisneau. Et enfin, il y a mon grand frère Antoine, autiste sévère, qui m’a confrontée à une perception différente de la vie, et qui m’a encouragé à avoir une fibre artistique, en refuge, pour me construire en parallèle de son côté hors normes.

Pour mon avenir, je souhaite donc continuer à exercer ma vocation, à raconter des histoires au travers de séries photographiques.

Comment décrirais-tu ton travail d’auteure ?

Je dirais que mon approche photographique est en tout premier lieu humaniste, car j’ai grandi avec ces valeurs-là. Par les différents photographes dont j’admire le travail (Diane Arbus, Sebastiao Salgado, Dorothea Lange, par exemple), mais aussi par ce que m’a enseigné ma famille.

Je travaille essentiellement en noir et blanc, car je trouve que cela ajoute de l’intemporalité à une photo et que cela nous plonge dans une certaine atmosphère où les émotions règnent.

À l’image des différents photographes dont j’aime le travail (la série photo de Diane Arbus sur les personnes trisomiques, ou la série sur les Halles de Robert Doisneau), je souhaite mettre en lumière la beauté singulière d’une personne que l’on aurait tendance à ne pas voir, à ne pas remarquer d’ordinaire. À capter son essence au travers d’une image figée dans le temps.

Lilou, un projet d’édition

Quel était le sujet de ton mémoire ? Pourquoi était-ce important pour toi ?

J’ai fait mon sujet de mémoire sur mon grand frère autiste, Antoine. La genèse de ce projet remonte à la première année de l’école des Gobelins. Des intervenants nous ont demandé de réaliser un récit narratif en 36 poses. Je n’ai eu aucun doute. Instinctivement, je voulais parler de mon frère, de son histoire, et de ses rituels dans le temps et dans l’espace.

Je souhaitais le mettre en lumière, le montrer tel qu’il est vraiment et ainsi lui rendre justice. Je voulais aussi donner quelques clefs pour comprendre l’autisme, notamment en me focalisant sur son moyen d’expression. Antoine ayant développé un langage non verbal, les images constituent une base fondamentale.

De par notre histoire, je me suis vite rendu compte que dans notre société, on avait vite tendance à déshumaniser les personnes avec handicap. Soit parce qu’il leur manque certaines aptitudes, soit par qu’elles ont une vision différente de notre monde. De ce fait, j’avais envie de mettre en avant Antoine, avec sa personnalité, bien au-delà de son autisme. Je souhaitais traiter du quotidien d’Antoine, parce qu’il s’agit de son histoire autant que de la mienne finalement, et de celle de notre famille. Bien au-delà de sensibiliser, je pense qu’il y a également pour moi une façon de revendiquer qui est Lilou, mais aussi qui je suis. Et finalement, je me rends compte, par ce projet, que la relation entre mon frère et moi est devenue encore plus fusionnelle qu’avant. Antoine a le sentiment qu’on l’entend enfin, et pour moi, j’ai la sensation de le connaitre davantage.

Et, étant donné que l’on avait commencé cette série photographique avec Antoine en tout début de première année Gobelins, pour la symbolique, j’avais envie de finaliser ce cursus avec cette histoire pour la soutenance.

Peux-tu nous parler de ta démarche et de ce que tu souhaitais transmettre ?

Cette série photographique intitulée Lilou, en hommage à ce surnom que je lui donnais quand j’étais petite et qui fait écho au personnage de Luc Besson dans le Cinquième élément, consiste à offrir un nouveau regard sur une pathologie encore assez méconnue en France de la part du grand public. Et surtout sous une écriture familiale et intime afin de pouvoir se plonger dans un univers inconnu, tout en sensibilisant à la réalité de l’autisme.

Pour ce faire, j’ai eu recours à diverses techniques, argentiques et numériques. Dans un premier temps, les premières et dernières photos ont été réalisées au Nikon FG, donc à l’argentique. Entre les deux j’ai pris mon Nikon D7200 tout en respectant un certain aspect argentique, notamment dans le traitement du noir et blanc en postproduction. J’ai également utilisé un sténopé numérique (cache avec un trou que l’on fixe à même le boîtier) pour jouer sur un effet voilé résumant l’univers d’Antoine.

J’ai demandé à Lucie pourquoi utiliser un reflex numérique si c’était pour donner un rendu argentique aux images en postproduction. Elle m’explique alors qu’outre les questions de budget, le numérique lui permet d’être d’une grande réactivité face son frère. En effet ce dernier étant très instinctif, il était nécessaire pour la photographe de pouvoir déclencher très vite.

Qu’as-tu présenté aux douanes dans le cadre de ta soutenance ?

J’ai présenté aux douanes ce projet photographique sous la forme d’une maquette de livre.

Après ma première exposition en région parisienne avec l’aide de la Fondation Marcel Bleustein- Blanchet, je voulais que le public s’approprie beaucoup plus cette histoire, et quoi de mieux qu’un livre pour le faire ? Un livre que la personne aura plaisir à laisser chez elle, à portée de main, et qu’elle pourra regarder quand elle le souhaite. De plus, un livre marque bien la concrétisation et la sacralisation de trois ans de travail avec Antoine, donc pour moi, c’était la forme sine qua non.

À côté de la présentation de la maquette du livre, j’ai réalisé une exposition annexe. Des tirages Kozo (papier japonais en fibre de murier) sont accrochés à des fils de linges, pour contrebalancer un sujet complexe avec de la légèreté et de la douceur, mais aussi pour retranscrire cette dimension familiale. De plus, le toucher étant le sens le plus aiguisé d’Antoine, partir sur un papier texturé était adéquat. On retrouvera un papier similaire dans le livre final à paraître cette année.

As-tu eu une aide sur ce projet, un partenariat, un soutien, un mentor que tu souhaiterais mentionner ?

Pour concrétiser ce projet, j’ai déjà été soutenue par la Fondation Marcel-Bleustein qui m’a désignée comme lauréate pour le Prix de la Vocation. Cette fondation existe afin d’encourager les jeunes de 18 à 30 ans à concrétiser leur vocation, et leur apporter une aide financière. Grâce à eux, j’ai pu réaliser une première exposition. Par la suite, j’ai remporté le Prix Révèle Ton Talent, catégorie photographie, concours lancé par Les Franciliens, ce qui va me permettre de continuer sur le projet de livre. Dans le cadre de ce concours, j’ai eu la chance de rencontrer Kares Le Roy, membre du jury, et qui m’a apporté son aide pour la maquette, la mise en page et l’axe narratif.

Comment envisage-tu l’avenir pour ce projet ?

Ce projet est toujours en cours d’acheminement. Déjà, à partir de la maquette présentée aux douanes, le livre Lilou devrait sortir cette année, avec la maison d’édition avec qui je travaille actuellement. Et dans cette continuité, faire en sorte que Lilou puisse voyager, par le biais de festivals photos et d’expositions, en France et à l’étranger. Que cette histoire aille au-delà des frontières.

Est-ce qu’on peut voir ce travail quelque part ?

En ce moment justement, Lilou est exposé à la Bibliothèque Alexis de Tocqueville à Caen, jusqu’au 30 avril 2021. Et dans cette période compliquée, à l’heure où la culture est paralysée, c’est une chance de pouvoir mettre en lumière ce sujet et continuer à sensibiliser le public.

conclusion

L’année 2020 a été très productive pour Lucie Hodiesne Darras. En plus de cette maquette de livre, la photographe a publié un zine, Ceylon Diary, retour sur son voyage au Sri Lanka effectué entre ses deuxième et dernière années à Gobelins. Elle est également membre du collectif L’élégante, formé après le confinement du printemps 2020 afin de sensibiliser aux déchets produits par la crise sanitaire, et en particulier par les masques jetables.

Pour la suite, l’auteure-photographe a déjà plusieurs projets qui l’attendent, toujours sur une démarche humaniste et sociale. A l’image de Lilou, elle a déjà commencé à travailler avec des personnes atteintes de Trisomie 21, évoquant cette fois, leur rapport à la mode. Un projet de lutte contre le cancer du sein est également à l’ébauche.

Vous pouvez retrouver l’ensemble de ses travaux sur son site ou sur son compte instagram. Son projet Lilou est présenté dans le Photo Review 2020.21 de Fisheye Magazine et sera bientôt disponible à la vente.


Gobelins aura diplômé 35 photographes passionné·es en 2020. Chacun d’entre nous a eu la chance d’exposer aux anciennes douanes de Paris en septembre dernier. Cependant, au vu du contexte sanitaire, seulement une très petite sélection de personnes aura eu l’occasion de venir nous rendre visite. Aussi je souhaitais vous partager ces réalisations, projet par projet, article par article. Celui-ci est le second d’un premier cycle ayant pour thème La Famille. Le précédent présentait le travail de Lou-Anne Oléron, 15 %.

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Posted by:Lauréline Reynaud

Photographe beauté diplômée de l'une des plus grande écoles de photographie Parisienne (Gobelins, l'école de l'image), je considère mon blog et mes réseaux comme un journal. J'y relate mes 5 années d'études et ma professionnalisation : retours d'expériences, conseils et astuces de prise de vue ou de retouche, curation de contenu et inspirations, discussions Business, etc.

7 pensées à propos de “ Raconter l’autisme au quotidien : un livre photo de Lucie Hodiesne Darras ”

  1. C’est vraiment une belle histoire que tu nous raconte ici. La photographe a vraiment du talent c’est vrai !
    Au plaisir de te lire de nouveau 🙂

    Alexandre

    Ps : j’aime beaucoup le design de ton blog, bravo !

  2. Merci pour cette belle découverte artistique. J’ai moins le temps de faire des expos photo avec les enfants, je sens que ton blog va combler cette lacune

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